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Hydrogène vert au Maroc : au-delà des annonces, l’état des lieux

Des milliards de dollars, des dizaines de sigles étrangers, un vocabulaire technique qui décourage. Voici, projet par projet et chiffre par chiffre, ce que le Maroc a réellement engagé dans l’hydrogène vert et ce qui, à ce stade, reste encore à l’état d’intention.

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À quelques dizaines de kilomètres des côtes espagnoles, le Maroc est peut-être en train de préparer l’une des plus grandes transformations de son histoire économique depuis la découverte des phosphates. Des milliards de dollars affluent, les plus grands groupes énergétiques mondiaux se positionnent, les gouvernements européens suivent le dossier de près. Pourtant, pour la majorité des Marocains, l’expression « hydrogène vert » reste aussi mystérieuse qu’abstraite. Pourquoi un gaz dont personne ne parlait il y a dix ans est-il présenté comme l’énergie du futur ? Et qu’est-ce que le Royaume a, concrètement, posé sur la table ?

Depuis trois ou quatre ans, les annonces se multiplient à un rythme inédit à l’échelle mondiale. Mais l’ampleur des annonces ne dit rien de leur degré de réalisation : selon une étude relayée en mai 2026 par le quotidien Les Inspirations Éco, plus de 1 500 projets d’hydrogène vert ont été annoncés dans 70 pays à travers le monde et seuls 6 % d’entre eux ont franchi le cap de la décision d’investissement finale. L’Agence internationale de l’énergie elle-même a révisé à la baisse ses prévisions de production mondiale à horizon 2030. C’est le premier repère à garder en tête pour lire ce qui suit : au Maroc aussi, tous les projets cités dans cet article n’en sont pas au même stade d’avancement, et cet article le précise à chaque fois.

Mais qu’est-ce que l’hydrogène vert, au juste ?

L’hydrogène est le plus petit et le plus abondant des éléments chimiques de l’univers, mais il n’existe presque jamais à l’état pur dans la nature : il faut le produire. Pendant des décennies, l’immense majorité de l’hydrogène utilisé dans le monde a été fabriquée à partir de gaz naturel ou de charbon un procédé peu coûteux, mais qui rejette d’importantes quantités de CO₂ : on parle d’hydrogène gris.

L’hydrogène vert, lui, est obtenu autrement : à l’aide d’électricité produite par des énergies renouvelables principalement le solaire et l’éolien, on sépare les molécules d’eau pour en extraire l’hydrogène, un procédé appelé électrolyse. Comme l’électricité utilisée est elle-même décarbonée, cette production n’émet pratiquement pas de CO₂. Ce n’est donc pas l’hydrogène qui est vert : c’est son mode de fabrication.

Pourquoi cet engouement soudain ? Parce que produire de l’électricité à partir du soleil ou du vent est aujourd’hui bien maîtrisé, mais que certains secteurs restent extrêmement difficiles à décarboner autrement : l’aviation, le transport maritime qui achemine 90 % du commerce mondial, la sidérurgie ou la fabrication d’engrais. C’est là que l’hydrogène vert entre en scène : non pas comme un remplaçant du pétrole ou de l’électricité, mais comme ce que de nombreux experts appellent le « chaînon manquant » de la transition énergétique, pour les usages où les batteries et les renouvelables classiques montrent leurs limites.

Pourquoi le Maroc revient sans cesse dans ce dossier

Dans cette course mondiale, un pays revient avec une régularité frappante dans les études des cabinets spécialisés : le Maroc. La raison tient à une combinaison de facteurs géographiques et industriels rarement réunis ailleurs : plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an, des régimes de vents côtiers parmi les plus stables du continent, d’immenses espaces disponibles dans les régions du Sud, une façade maritime directement exploitable pour le dessalement d’eau de mer nécessaire à l’électrolyse, une proximité géographique avec l’Europe premier marché mondial de la demande future en hydrogène importé, des ports déjà opérationnels ou en construction (dont l’ouverture programmée de Nador West Med, fin 2026), et un cadre d’investissement stabilisé depuis plus d’une décennie autour des grands projets d’énergie renouvelable (Noor Ouarzazate, parcs éoliens du Nord).

Le Maroc vise à porter la part des énergies renouvelables à plus de 52 % de son mix électrique d’ici 2030, selon le ministère de tutelle le socle sur lequel toute la filière hydrogène doit s’appuyer.

Ce que le Maroc a concrètement engagé

Le pilotage de la filière repose sur « l’Offre Maroc Hydrogène Vert », programme coordonné par Masen (Agence marocaine de l’énergie durable), qui fait suite à une Stratégie nationale de l’hydrogène vert adoptée en 2021 et à une Commission nationale hydrogène créée dès 2019.

Deux premiers accords ont été signés en octobre 2024, à Rabat, lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron : un avec le français TotalEnergies pour le développement de la filière, un second entre l’Office chérifien des phosphates (OCP) et le français Engie, en lien avec l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM), portant sur cinq projets dont un dédié à l’hydrogène vert.

En mars 2025, le comité de pilotage a sélectionné six projets supplémentaires, pour un investissement cumulé annoncé de 319 milliards de dirhams (environ 32,5 milliards de dollars) : un consortium formé par l’américain Ortus, l’espagnol Acciona et l’allemand Nordex pour la production d’ammoniac vert ; un consortium associant l’émirati Taqa et l’espagnol Cepsa pour l’ammoniac et le carburant industriel ; le marocain Nareva pour l’ammoniac, le carburant industriel et l’acier vert ; le saoudien ACWA Power pour l’acier vert ; et un consortium chinois réunissant United Energy Group et China Three Gorges pour l’ammoniac. Chaque projet bénéficie d’une assiette foncière pouvant atteindre 30 000 hectares, sur une réserve totale allant jusqu’à un million d’hectares dans le Sud du Royaume, dont 300 000 hectares mobilisés pour cette première phase.

Une deuxième vague a suivi en février 2026 : cinq nouveaux projets ont fait l’objet de contrats préliminaires de réservation foncière, marquant selon le gouvernement le passage d’une « phase de planification » à une « phase opérationnelle ». À ce stade, il s’agit de contrats préliminaires l’étape qui précède la décision d’investissement finale, pas la mise en construction.

Sur le terrain, un projet fait figure de démonstrateur : « Power to Hydrogen » (PtX), piloté par Masen dans la région de Guelmim-Oued Noun, avec un appui financier de la banque allemande de développement KfW pouvant atteindre 300 millions d’euros. Il prévoit une centrale hybride solaire-éolien de 200 mégawatts, un électrolyseur d’au moins 100 mégawatts, une unité de dessalement associée à Tan-Tan, pour une production visée de plus de 10 000 tonnes d’hydrogène vert par an avec une mise en service annoncée pour 2026. Ce projet découle du partenariat hydrogène signé entre le Maroc et l’Allemagne en 2020.

L’OCP, de son côté, a inscrit l’hydrogène vert dans un plan d’investissement global de 130 milliards de dirhams sur 2023-2027, avec deux sites en développement : Tarfaya et Jorf Lasfar (projet JH2P). L’objectif affiché est d’atteindre un million de tonnes d’ammoniac vert par an d’ici 2027, puis trois millions de tonnes d’ici 2032, afin de sécuriser la propre production d’engrais du groupe. L’Allemagne a investi 32 millions de dollars dans l’usine du site de Jorf, et la structure HydroJeel (filiale d’INNOVX) a obtenu 30 millions d’euros du Fonds de développement Power-to-X, adossé lui aussi à la KfW.

Dans la même région de Guelmim-Oued Noun, un consortium formé par le danois Copenhagen Infrastructure Partners, A.P. Møller Capital et TE H2 prépare un projet d’ammoniac vert d’une capacité d’1 gigawatt via le parc de Chbika, tandis que TotalEren filiale renouvelable de TotalEnergies a fait état, sans communiquer officiellement de calendrier, d’un projet hybride hydrogène-ammoniac de 10 gigawatts dans la même zone, pour un investissement annoncé de 100 milliards de dirhams.

À l’échelle nationale, la filière additionne aujourd’hui huit projets lancés représentant une capacité combinée de 26,6 gigawatts, avec une quarantaine d’autres encore à l’étude, selon le comité de pilotage réuni à Rabat en septembre 2025.

Ce que cela représente, et ce qui reste à démontrer

Le ministère de l’Énergie avance un objectif de 50 000 emplois directs et indirects d’ici 2030, un chiffre qui reste, à ce stade, une cible gouvernementale et non un résultat constaté. Masen, de son côté, estime que le Maroc pourrait couvrir plus de 4 % de la demande mondiale en hydrogène vert d’ici 2030.

Le principal obstacle identifié par les acteurs du secteur n’est pas le potentiel solaire ou éolien du Royaume, qui n’est contesté par personne, mais le décalage classique de toute filière hydrogène naissante : les producteurs hésitent à investir sans acheteurs engagés sur le long terme, et les acheteurs hésitent à s’engager sans visibilité sur les prix et les volumes. C’est précisément ce goulot d’étranglement plus que la géographie qui explique pourquoi une grande partie des projets cités plus haut restent aujourd’hui à un stade préliminaire ou d’étude plutôt qu’en construction.

À cela s’ajoutent des besoins considérables en eau dessalée pour l’électrolyse, en infrastructures portuaires et de transport, et en financement chacun de ces chantiers étant engagé, mais à des degrés d’avancement inégaux selon les projets.

Les « Hydrodollars » ce n’est pas pour demain matin

Le Maroc n’a pas encore d’usine d’hydrogène vert à pleine échelle industrielle en production. Il dispose, en revanche, d’un cadre institutionnel structuré depuis 2019, d’un premier projet pilote attendu en service dès 2026, et d’un portefeuille de projets industriels representant plusieurs dizaines de milliards de dollars d’engagements annoncés par des groupes internationaux de premier plan. La distance entre ces deux réalités l’ambition affichée et la production effective est exactement celle que ce dossier a cherché à documenter, projet par projet plutôt que par slogan. Reste, dans les années qui viennent, à transformer les contrats préliminaires en usines en fonctionnement : c’est à cette seule aune que se mesurera, au bout du compte, la réussite du pari marocain.