Histoire et Patrimoine
UNESCO : la bataille discrète que le Maroc mène depuis 1981

Personne ne s’arrête devant une plaque UNESCO en visitant Fès. On admire les tanneries, on se perd dans les ruelles de la médina, on marchande un tapis sans savoir qu’on se trouve dans un lieu classé patrimoine de l’humanité depuis 1981. C’est pourtant là que tout a commencé : le Maroc devenait l’un des tout premiers pays africains à obtenir une reconnaissance que l’UNESCO n’accorde qu’après un examen scientifique rigoureux, mené sur plusieurs années, par des experts qui ne font aucune concession à la sympathie diplomatique.
Depuis, le Royaume a construit, inscription après inscription, l’un des patrimoines UNESCO les plus étoffés du monde arabe et du continent africain. Neuf sites matériels. Seize éléments immatériels. Et une bataille, bien réelle celle-là, qui se joue aujourd’hui dans les couloirs feutrés des sessions annuelles du Comité intergouvernemental la dernière en date, autour du caftan, s’est terminée en décembre 2025 par une victoire marocaine obtenue au forceps face à l’opposition déclarée de l’Algérie.
Ce que l’UNESCO reconnaît vraiment
Une clarification s’impose avant d’aller plus loin, parce qu’elle est presque toujours ignorée du grand public : une inscription UNESCO n’est pas un titre de propriété. L’organisation ne dit jamais « ceci appartient à tel pays » elle reconnaît qu’un bien ou une pratique possède une « valeur universelle exceptionnelle » et mérite d’être documenté, transmis, protégé. C’est une nuance essentielle, et c’est elle qui explique pourquoi certains dossiers marocains sont défendus seuls, tandis que d’autres sont portés à quinze ou vingt-cinq pays à la fois.
Neuf sites, neuf siècles d’histoire
Le patrimoine matériel marocain retrace, presque sans interruption, mille ans d’histoire du pays.
| Année | Site | Ce qu’il représente |
|---|---|---|
| 1981 | Médina de Fès | Premier bien marocain inscrit ; ville impériale mérinide |
| 1985 | Médina de Marrakech | Fondation almoravide, XIᵉ siècle |
| 1987 | Ksar d’Aït-Ben-Haddou | Architecture de terre du Sud marocain |
| 1996 | Ville historique de Meknès | Capitale ismaïlienne du XVIIᵉ siècle |
| 1997 | Site archéologique de Volubilis | Cité romaine, avant-poste de l’Empire |
| 1997 | Médina de Tétouan | Héritage andalou, reconstruite par les réfugiés de la Reconquista |
| 2001 | Médina d’Essaouira (ex-Mogador) | Ville fortifiée du XVIIIᵉ siècle, plan militaire européen |
| 2004 | Ville portugaise de Mazagan (El Jadida) | Comptoir fortifié portugais du XVIᵉ siècle |
| 2012 | Rabat, capitale moderne et ville historique | Urbanisme du XXᵉ siècle en dialogue avec la médina almohade |
Aucun autre pays d’Afrique du Nord n’aligne une telle continuité chronologique romaine, almoravide, almohade, mérinide, andalouse, ismaïlienne, coloniale sur un territoire aussi étendu. C’est un argument que le Maroc a systématiquement mis en avant dans ses dossiers de candidature, et qui a joué en sa faveur face à des comités d’évaluation habitués à trancher sur la rareté et la représentativité plus que sur la beauté.
Seize éléments vivants, une accélération depuis 2019
Le patrimoine immatériel raconte une histoire différente : celle d’un changement de doctrine de l’UNESCO elle-même. À partir des années 2000, l’organisation a élargi sa définition du patrimoine aux pratiques vivantes musiques, savoir-faire, rituels, gestes transmis de génération en génération plutôt que figés dans la pierre. Le Maroc a saisi ce tournant avec un rythme d’inscription qui s’est nettement accéléré sur les cinq dernières années.
| Année | Élément | Nature du dossier |
|---|---|---|
| 2008 | Espace culturel de la place Jemaa el-Fna | Dossier marocain seul |
| 2008 | Moussem de Tan-Tan | Dossier marocain seul |
| 2013 | Diète méditerranéenne | Dossier multinational |
| 2014 | Savoir-faire liés à l’arganier | Dossier marocain seul |
| 2017 | Taskiwin, danse martiale du Haut-Atlas | Liste de sauvegarde urgente |
| 2019 | Gnaoua | Dossier marocain seul |
| 2020 | Savoir-faire du couscous | Dossier multinational (Maghreb) |
| 2021 | Tbourida | Dossier marocain seul |
| 2021 | Fauconnerie | Dossier multinational (25 pays) |
| 2021 | Calligraphie arabe | Dossier multinational (16 pays arabes) |
| 2022 | Savoir-faire liés au palmier dattier | Dossier multinational |
| 2023 | Malhoun | Dossier marocain seul |
| 2023 | Gravure sur métaux précieux | Dossier multinational |
| 2024 | Henné : rituels et pratiques sociales | Dossier multinational (16 pays arabes) |
| 2025 | Caftan marocain : art, traditions et savoir-faire | Dossier marocain seul |
Le décompte, arrêté fin décembre 2025, place le Maroc parmi les pays les mieux représentés du monde arabe sur la liste du patrimoine immatériel de l’humanité un score qui doit autant à un travail scientifique de fond (anthropologues, historiens, ethnomusicologues mobilisés des années avant chaque dépôt de dossier) qu’à une diplomatie culturelle assumée depuis Rabat.
Le caftan, ou comment un vêtement devient un dossier d’État
L’inscription la plus révélatrice de cette mécanique est aussi la plus récente. Le dossier « Caftan marocain : art, traditions et savoir-faire » a été déposé une première fois en 2023, puis relancé en mars 2025 après un premier passage infructueux. L’instance d’évaluation de l’UNESCO un organe technique indépendant a rendu un avis favorable, ouvrant la voie à un examen par le Comité intergouvernemental, composé de vingt-quatre États membres tournants.
C’est là que le dossier a cessé d’être une simple formalité administrative. L’Algérie, qui siège au Comité, a adressé plusieurs lettres officielles contestant la recevabilité du dossier marocain dans la continuité d’un différend ancien entre les deux pays sur la paternité culturelle de plusieurs traditions communes au Maghreb, du raï à la musique andalouse en passant par la tbourida elle-même, contestée dès son dépôt marocain en 2019. Le 10 décembre 2025, réuni à New Delhi pour sa 20ᵉ session, le Comité a tranché : le caftan marocain a été officiellement inscrit, malgré les objections algériennes. Le ministère marocain de la Culture a salué dans la foulée « un symbole vivant de l’identité marocaine, transmis de mère en fille, et de maître à élève, depuis plus de huit siècles » une formule qui, comme souvent dans ces dossiers, dit autant sur l’enjeu diplomatique que sur l’objet lui-même.
Le dossier marocain revendique par ailleurs une origine plurielle assumée : le Royaume y met en avant « le savoir-faire des artisans et couturiers émanant des cultures arabe, amazighe et juive » une manière de documenter l’ancrage historique du vêtement sans en faire un objet de revendication exclusive, précisément ce que l’UNESCO exige des dossiers qu’elle retient.
Une gloire souvent oubliée : le nom du Maroc gravé dans le dossier de Tombouctou
Il y a un détail que la plupart des Marocains eux-mêmes ignorent, et qui mérite d’être raconté : le Maroc est mentionné dans la documentation officielle de l’UNESCO consacrée à Tombouctou, l’un des joyaux du patrimoine mondial malien, inscrit dès 1988. La raison tient en une date et une bataille. Le 12 mars 1591, sur les rives du Niger, une armée de cinq mille hommes partie de Marrakech affronte les forces de l’empire Songhaï à Tondibi. Elle est commandée par Djouder Pacha, envoyée par le sultan saadien Ahmed al-Mansour, celui-là même que l’histoire retiendra sous le surnom d’Ed-Dahbi, « le Doré ». L’issue de la bataille est écrasante : l’infanterie songhaï, jamais confrontée aux armes à feu, est balayée en quelques heures. Gao tombe, puis Tombouctou en avril de la même année.
Ce n’est pas une note de bas de page dans les manuels d’histoire ouest-africains : c’est un basculement politique qui a duré près de deux siècles. La ville passe sous administration saadienne, devient le siège du « pachalik du Soudan », et l’autorité religieuse de Marrakech est reconnue jusqu’au royaume du Kanem-Bornou, aux portes du Tchad actuel. Le manuel de conservation de Tombouctou publié par le Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO évoque lui-même cette période sous administration marocaine dans le récit historique du site la présence du Maroc dans cette histoire n’est donc pas une reconstruction a posteriori, elle fait partie de la documentation patrimoniale internationale du lieu.
Il serait malhonnête de romancer cet épisode en simple conquête glorieuse : la prise de Tombouctou s’accompagne d’un pillage de l’or de la ville, et une partie de son élite savante, dont le grand juriste et théologien Ahmed Baba, est déportée à Marrakech avant de pouvoir, pour certains, rentrer des années plus tard. Mais au-delà du jugement moral qu’on porte aujourd’hui sur une conquête vieille de plus de quatre siècles, un fait demeure, et c’est celui qui compte pour comprendre la place du Maroc dans l’histoire du continent : à l’apogée de la dynastie saadienne, le pouvoir de Marrakech s’étendait jusqu’au cœur du Sahel, sur l’une des cités intellectuelles et commerciales les plus prestigieuses d’Afrique de l’Ouest, foyer de manuscrits savants encore étudiés aujourd’hui dans le monde entier. C’est un rappel utile, à l’heure où l’on réduit parfois l’histoire du Maroc à son seul espace nord-africain : le Royaume a été, l’espace de deux siècles, une puissance transsaharienne au sens plein du terme militaire, religieuse et économique et cette page reste, aujourd’hui encore, inscrite dans la documentation patrimoniale mondiale d’un site qui n’est même pas sur son propre sol.
Ce qui arrive ensuite : quatorze dossiers en réserve
Le Maroc ne s’arrête pas au caftan. Le pays maintient depuis 1995 une liste indicative auprès du Centre du patrimoine mondial l’antichambre officielle de toute future candidature au patrimoine matériel et l’a régulièrement enrichie depuis.
| Site proposé | Date d’inscription sur la liste indicative | Nature |
|---|---|---|
| Moulay Idriss Zerhoun | 1995 | Ville sainte, fondation idrisside |
| Taza et la Grande Mosquée | 1995 | Ancienne capitale mérinide |
| Mosquée de Tinmel | 1995 | Foyer spirituel du mouvement almohade |
| Ville de Lixus | 1995 | Site antique phénicien puis romain |
| El Gour | 1995 | Monument funéraire, province d’El Hajeb |
| Grotte de Taforalt | 1995 | Site préhistorique majeur (Rif oriental) |
| Parc naturel de Talassemtane | 1998 | Patrimoine naturel, Rif |
| Aire du Dragonnier Ajgal | 1998 | Patrimoine naturel, Anti-Atlas |
| Lagune de Khnifiss | 1998 | Zone humide protégée |
| Parc national de Dakhla | 1998 | Patrimoine naturel, façade atlantique sud |
| Oasis de Figuig | 2011 | Système oasien, architecture de terre |
| Casablanca, ville du XXᵉ siècle | 2013 | Urbanisme colonial et Art déco |
| Chapelet d’oasis de Tighmert | 2016 | Région présaharienne du Oued Noun |
| Extension du centre historique de Tétouan | 2024 | Élargissement d’un bien déjà inscrit |
Deux dossiers méritent une attention particulière. La grotte de Taforalt, dans le Rif oriental, est associée à des découvertes archéologiques qui reculent régulièrement les repères connus de l’histoire humaine en Afrique du Nord dans la même veine que les découvertes de Jbel Irhoud (les plus anciens fossiles d’Homo sapiens connus à ce jour) et de la grotte de Bizmoune, qui a livré ce qui pourrait être la plus ancienne parure connue au monde. Aucun des deux derniers sites ne figure encore sur la liste indicative UNESCO, mais des démarches sont engagées pour les y intégrer un dossier à suivre de près pour qui s’intéresse à la préhistoire marocaine. Casablanca, de son côté, porterait une candidature d’un genre entièrement différent des huit autres sites marocains déjà classés : non pas une médina ni un vestige antique, mais un patrimoine du XXᵉ siècle, urbain et colonial, catégorie encore peu représentée sur la liste mondiale.
Ce que rapporte réellement une inscription
Au-delà de la fierté patrimoniale, une inscription UNESCO a des effets mesurables : hausse de la fréquentation touristique dans les mois qui suivent une nouvelle inscription, accès facilité à des financements internationaux de restauration, soutien accru à l’artisanat local associé au bien classé, et un renforcement de l’image du pays à l’international ce que les diplomates appellent, un peu froidement, le « soft power ». Dans un contexte où le Maroc coorganise la Coupe du monde 2026 aux côtés de l’Espagne et du Portugal et s’apprête à accueillir des flux touristiques sans précédent, chaque nouvelle inscription patrimoniale fonctionne aussi comme un investissement d’image à moyen terme, au même titre qu’un stade ou un aéroport.
