Économie
Agriculture: Le Maroc exporte son eau.. Pour importer la misère

Dans un douar de l’arrière-pays, du côté de Béni Mellal ou de Boulemane, un homme mène ses deux vaches et ses huit moutons vers le seul point d’eau qui n’a pas encore rendu l’âme. Il y a cinq ans, la source coulait toute l’année. Aujourd’hui, malgré les récentes précipitations, elle s’arrête en juin. Il n’a jamais vendu une tomate à l’export, jamais signé de contrat avec une centrale d’achat européenne, jamais entendu parler de norme GlobalGAP. Mais il regarde, impuissant, les nappes phréatiques reculer et les camions frigorifiques filer vers Agadir. Lui n’a accès ni au marché, ni à la technologie, ni au goutte-à-goutte subventionné des grandes exploitations du Souss. Il n’a que la sécheresse, la même que celle qui, plus bas dans la vallée, n’empêche pourtant pas les cargaisons de partir.
Car pendant que ses puits se tarissent, le Maroc bat des records d’exportation. Le pays traverse l’une des pires séquences de sécheresse de son histoire récente, cette année était une exception. Dans le même temps, il continue d’expédier chaque année plusieurs centaines de milliers de tonnes de tomates, d’agrumes, de pastèques et d’avocats des cultures parmi les plus gourmandes en eau qui soient. Derrière chaque cageot qui embarque au port d’Agadir ou de Tanger, c’est une autre richesse qui quitte le pays, invisible celle-là : de l’eau. Des millions de mètres cubes d’eau, prélevés dans des nappes qui ne se rechargent plus au même rythme qu’on les vide.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’agriculture d’exportation est « bonne » ou « mauvaise » pour le Maroc. Elle est plus précise, et plus dérangeante : l’agriculture d’exportation telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui est-elle encore adaptée à un pays qui n’a plus l’eau qu’il avait il y a vingt ans ?
Ce que disent ceux qui défendent le modèle
Les arguments des défenseurs de l’agro-export ne sont pas négligeables, et il faut les prendre au sérieux. Les tomates, à elles seules, rapportent plus d’un milliard de dollars de devises par an et représentent plus de 30 % des recettes en devises du secteur des fruits et légumes frais ; le Maroc est devenu le troisième exportateur mondial de tomates fraîches, derrière le Mexique et les Pays-Bas, et le premier fournisseur de l’Union européenne parmi les pays tiers. Le Souss-Massa, région la plus intensive en cultures d’export, fait vivre directement et indirectement plusieurs centaines de milliers de personnes, dans une région où l’alternative économique reste limitée. L’accord de libre-échange agricole avec l’Union européenne, signé en 2012, a ouvert des débouchés considérables, et la filière avocat comme la filière tomate cerise continuent d’attirer des investissements internationaux qui n’iraient pas ailleurs.
Ce que répondent les critiques
Oui, répondent les critiques mais à quel prix, et surtout pour qui ? Dans le bassin du Souss-Massa, le déficit hydrique annuel est estimé à 271 millions de mètres cubes, un chiffre qui s’est traduit depuis des années par une baisse continue du niveau de la nappe phréatique et, sur le littoral, par une intrusion d’eau de mer qui salinise progressivement les terres. Les autorités ont bien réagi : un « contrat de nappe » a permis de reconvertir 50 000 hectares à l’irrigation localisée (goutte-à-goutte), d’arrêter l’extension des périmètres irrigués et d’économiser 144 millions de mètres cubes d’eau par an. Mais ces efforts, réels, peinent à compenser une expansion continue des surfaces plantées en cultures gourmandes en eau l’avocat et la pastèque en tête, dont la superficie a explosé au Maroc ces dernières années. Le petit agriculteur pluvial, lui, ne bénéficie ni de cette irrigation performante, ni des marges à l’export, ni des subventions : il subit la même sécheresse, sans aucun amortisseur.
Les paradoxes marocains ou quand l’absurde devient statistiques
L’orange, ou l’art d’exporter pour mieux importer.
Selon la note d’information publiée par le groupe Mutandis lors de son introduction en Bourse, pour 100 000 tonnes d’oranges fraîches exportées, le Maroc importe entre 70 000 et 80 000 tonnes d’oranges sous forme de concentré principalement en provenance d’Égypte, dans le cadre de l’accord de libre-échange entre les deux pays, où le concentré revient jusqu’à 50 % moins cher qu’une production locale. Autrement dit : le Maroc vend ses oranges fraîches à prix fort à l’Europe, et rachète, pour son propre marché intérieur de jus, du concentré fabriqué ailleurs avec l’eau d’un autre pays encore plus désertique mais dont les couts de production sont très bas, l’essentiel de la filière est détenu par l’armée qui emploie des appelés pour effectuer leur service militaire en cueillant des oranges. Le reste des importations de concentré de jus d’orange vient principalement de Californie et du brésil. Une logique de marché, sans doute. Une logique hydrique absurde, assurément : chaque litre de concentré importé est un litre d’eau égyptienne ou brésilienne qui vient compenser un choix marocain de ne pas transformer chez soi.
La tomate, ou la mémoire d’une industrie disparue.
Il y a deux décennies encore, le Maroc exportait lui-même du concentré de tomates, double et triple concentré, vers les États-Unis, le Royaume-Uni et le Japon. Cette industrie de transformation s’est largement effacée, remplacée par des variétés « longue conservation » pensées uniquement pour voyager fraîches vers les étals européens et impropres à la transformation. Résultat : le pays qui exporte 767 000 tonnes de tomates fraîches par an, pour plus d’un milliard de dollars, importe aujourd’hui une partie de son concentré et de ses sauces tomate, notamment depuis l’Égypte. Le Maroc n’a pas perdu sa production de tomates. Il a perdu l’usine qui, autrefois, transformait une partie de cette production sur place.
L’oignon, ou le basculement en une saison.
En 2024/2025, dès la levée des restrictions à l’export, le Maroc avait expédié près de 65 000 tonnes d’oignons frais vers l’Afrique de l’Ouest, retrouvant son rôle habituel de fournisseur régional. Une saison plus tard à peine, entre juillet 2025 et avril 2026, le pays a dû importer 21 600 tonnes d’oignons un volume multiplié par huit par rapport à la saison précédente, du jamais-vu depuis le précédent record de 2015-2016 pendant que ses propres exportations s’effondraient à 2 700 tonnes. En cause : un choc climatique, sécheresse et pluies irrégulières, qui a frappé de plein fouet les bassins de production de Tamehdit, Fès et Meknès. En quelques mois, un pays exportateur historique vers toute l’Afrique de l’Ouest s’est retrouvé à acheter ses oignons aux Pays-Bas et à l’Espagne. Rien n’illustre mieux la fragilité d’un modèle bâti sur des ressources qui, précisément, ne sont plus garanties.
Le maïs en boîte, ou l’absence d’une industrie qui tient en une casserole.
C’est l’exemple le plus modeste de la liste, mais peut-être le plus parlant pour n’importe quel foyer marocain : faire du maïs en conserve ne demande, techniquement, rien de plus que de faire bouillir des épis dans l’eau salée avant de les mettre en boîte. Ce n’est pas une prouesse industrielle. Et pourtant, une bonne partie du maïs doux en conserve consommé au Maroc arrive importée. Ce n’est pas, ici, un problème d’eau exportée c’est le symétrique inverse : l’aveu qu’il est parfois plus simple d’importer un produit transformé que de construire, chez soi, la chaîne industrielle la plus élémentaire qui soit.
Le vrai problème n’est pas la tomate. C’est la valeur ajoutée et les impôts
Ce que ces quatre exemples racontent, mis bout à bout, ce n’est pas une histoire d’incompétence agricole le Maroc sait produire, et produit bien. C’est une histoire de valeur ajoutée abandonnée en cours de route pour des raisons fiscales. Le régime fiscal marocain taxe l’industrie, l’outil de production, la valeur ajoutée créée, les exports mais exonéré totalement les exportations agricoles. Une aberration quand on sait que le chiffre d’affaires de certaines fermes ou coopératives est en dizaines de millions de dollars annuellement totalement exonéré. Ce n’est pas de la fraude fiscale c’est voulu. Profiter de toutes les exonérations sur les intrants engrais machines pompes etc.. ne payer aucun impôts sur les bénéfices, payer ses salariés eu smic agricole qui est inferieur au Smic pourquoi alors s’embêter à créer des usines ??
Une tomate fraîche exportée vaut ce qu’elle vaut sur l’étal d’un supermarché européen. Transformée en ketchup ou en concentré, sa valeur commerciale augmente fortement et, signe qu’il ne s’agit pas seulement d’argent, son empreinte eau grimpe elle aussi, de 214 litres par kilo pour une tomate fraîche à environ 730 litres par kilo une fois transformée en ketchup, selon les calculs du Water Footprint Network. Une orange fraîche vaut ce que vaut une orange. Transformée en jus, en concentré, en huiles essentielles, en arômes ou en ingrédients cosmétiques, elle change de catégorie économique. C’est très exactement cette dernière étape la transformation, l’industrialisation, la marque que le Maroc laisse trop souvent à d’autres, avant de leur racheter le produit fini. Le pays exporte la matière première la moins chère et la plus consommatrice d’eau brute par dollar gagné, et importe le produit fini le plus rentable. Pas besoin d’avoir fait Harvard pour comprendre qu’une usine aussi modeste soit-elle est avant tout un écosystème fait de fournisseurs de clients de salariés de prestataires de commerçants qui vendent à ses salariés et peut à elle seule augmenter le niveau de vie de toute une région.
Ce que d’autres pays sous stress hydrique ont changé
Le Maroc n’est pas seul face à ce dilemme, et il n’est pas non plus condamné à le résoudre en partant de zéro. Israël, confronté à un stress hydrique structurel bien plus sévère, a généralisé l’irrigation goutte-à-goutte dès les années 1960 et impose depuis des décennies des quotas d’eau stricts par exploitation, obligeant les agriculteurs à choisir entre moins de volume ou plus de valeur par mètre cube. L’Espagne, autour d’Almería, a massivement investi dans le dessalement dédié à l’agriculture pour desserrer la pression sur ses nappes andalouses, aujourd’hui parmi les plus surexploitées d’Europe. Les Pays-Bas ont fait le choix inverse du volume : moins de surface cultivée, une intensité technologique (serres climatisées, recyclage quasi total de l’eau) qui leur permet de produire une valeur à l’hectare sans commune mesure avec la culture en plein champ. La Californie, elle, illustre plutôt l’impasse à éviter : malgré des tensions hydriques croissantes, l’État continue d’y cultiver massivement amandes et avocats, deux cultures parmi les plus gourmandes en eau du monde un débat qui ressemble, presque trait pour trait, à celui que le Maroc commence tout juste à avoir sur l’avocat du Souss.
Faut-il changer de modèle ?
Nous n’avons pas vocation à trancher à la place des experts, mais les pistes qui reviennent le plus souvent méritent d’être posées clairement. Faut-il continuer à subventionner, au même titre que les autres, des cultures d’exportation parmi les plus consommatrices d’eau, ou faut-il moduler ces aides selon l’empreinte hydrique réelle de chaque filière ? Faut-il taxer davantage les cultures les plus gourmandes en eau dans les zones déjà en déficit, comme le Souss-Massa ? Faut-il, surtout, réinvestir massivement dans la transformation industrielle locale jus, concentrés, cosmétique, arômes plutôt que de laisser cette valeur ajoutée se fabriquer à l’étranger avec de la matière première marocaine ? Et faut-il, enfin, que les efforts d’irrigation performante et de reconversion, aujourd’hui concentrés sur les grandes exploitations exportatrices, soient étendus aux petits agriculteurs qui n’y ont aujourd’hui aucun accès ?
Pendant des décennies, le Maroc a considéré l’eau comme une ressource agricole parmi d’autres, à mobiliser pour produire et vendre. Le XXIe siècle impose un changement de perspective : l’eau devient un capital stratégique, aussi précieux que rare, et chaque mètre cube prélevé mérite d’être questionné pour la valeur qu’il crée réellement. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir ce que le Royaume produit ou exporte, mais quelle valeur il tire de chaque mètre cube qu’il prélève — et qui, en définitive, a le droit d’y accéder en premier. Car pendant que les cageots continuent de partir vers l’Europe, l’homme et ses deux vaches, quelque part dans l’arrière-pays, attendent toujours que quelqu’un vienne réparer son puits.
