Société
Économie informelle : pourquoi l’Inde et le Brésil ont réussi là où le Maroc a échoué
Depuis plus de vingt ans, les gouvernements successifs annoncent leur volonté de réduire le poids de l’informel. Les études se succèdent. Les chiffres sont connus. Les recommandations aussi. Pourtant, le problème demeure pratiquement intact.
L’économie informelle continue de faire vivre plusieurs millions de Marocains, représente une part considérable de l’activité économique et échappe encore largement aux circuits fiscaux, sociaux et bancaires.
La question n’est donc plus de savoir si le Maroc connaît un problème d’informalité.

Ces marocains qu’on voit sans les voir
Il est 7h du matin à Derb Sultan. Fatiha installe son étal de légumes sur le trottoir, comme tous les jours depuis douze ans. Pas de registre de commerce, pas de compte bancaire, pas de déclaration fiscale. Juste une balance, une charrette empruntée à son beau-frère, et la crainte permanente d’un contrôle municipal qui pourrait, en quelques minutes, lui faire perdre sa marchandise du jour.
À quelques kilomètres de là, Youssef répare des smartphones dans un atelier de trois mètres carrés à Derb Ghallef. Il gagne correctement sa vie, mais n’a jamais pu obtenir de crédit pour agrandir son business : aucune banque n’accepte de financer une activité qui n’existe sur aucun papier.
Et puis il y a Hassan, chauffeur indépendant qui transporte des marchandises entre Casablanca et les souks de la région. Il travaille depuis quinze ans sans CNSS, sans retraite, sans la moindre couverture en cas d’accident. Le jour où son véhicule tombera en panne pour de bon, il n’aura aucun filet de sécurité.
Fatiha, Youssef et Hassan ne sont pas des exceptions. Ils sont, à eux trois, un raccourci assez fidèle de ce que représentent aujourd’hui près de deux millions d’unités de production informelles au Maroc. Ils produisent, ils vendent, ils emploient, créent de la richesse mais restent invisibles pour l’État, les banques et les statistiques nationales.
Le paradoxe marocain
Le Maroc investit depuis plus de vingt ans dans la modernisation de son économie. Digitalisation de l’administration, généralisation de la couverture sociale, réforme fiscale, développement des infrastructures. Pourtant, une immense partie de l’activité économique continue d’échapper aux circuits officiels.
Selon la dernière enquête nationale du Haut-Commissariat au Plan (HCP), publiée en 2025 :
- Près de 2,03 millions d’unités de production informelles sont recensées au Maroc ;
- Elles représentent 33,1 % de l’emploi non agricole ;
- Plus de 85 % sont constituées d’une seule personne ;
- 55 % n’ont même pas de local professionnel fixe ;
- Le commerce concentre près de la moitié de ces activités.
Ces unités ne sont pas marginales sur le plan économique. Une étude conjointe HCP portant sur l’exercice 2023 chiffre le chiffre d’affaires généré par ce secteur à environ 527 milliards de dirhams, avec une répartition sectorielle où le commerce pèse 47 % des unités, les services 28,3 % et le BTP 11,6 %.
Une étude commandée par la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) au cabinet Roland Berger avait évalué l’économie informelle à environ 170 milliards de dirhams, soit 20 % du PIB hors secteur agricole, pour un manque à gagner fiscal estimé à 40 milliards de dirhams par an. Des estimations plus récentes situent toujours ce manque à gagner fiscal autour de 34 milliards de dirhams annuels, une somme comparable à des budgets sectoriels entiers en matière d’éducation ou de santé.
Derrière ces chiffres, une réalité plus profonde : l’économie informelle ne concerne plus uniquement les vendeurs ambulants. Elle englobe aujourd’hui des artisans, commerçants, transporteurs, réparateurs, professions de services, ateliers familiaux ou travailleurs indépendants. Mais ils restent largement en dehors de l’impôt, de la protection sociale, du financement bancaire, de la retraite et des statistiques économiques.
L’échec partiel du statut auto-entrepreneur marocain
Le Maroc n’est pourtant pas resté inactif. Depuis 2015, le pays dispose d’un statut censé jouer exactement le rôle qu’occupent l’Aadhaar/UPI en Inde ou le MEI au Brésil : le régime de l’auto-entrepreneur avec inscription simplifiée, exonération de TVA et fiscalité réduite à 1 % du chiffre d’affaires pour le commerce/l’artisanat et 2 % pour les services.
Sur le papier, le succès est réel : le nombre d’auto-entrepreneurs inscrits est passé de 280 000 en 2022 à 440 916 fin 2024, puis à 463 383 fin 2025, selon les rapports annuels de la Direction Générale des Impôts (DGI). Mais les données trimestrielles de déclaration racontent une histoire très différente. Selon le rapport DGI 2025, le nombre réel de déclarants actifs oscille entre 78 900 et 84 300 par trimestre, ce qui signifie qu’environ 83 % des inscrits sont des profils dormants, inscrits mais inactifs sur le plan déclaratif. La moyenne de déclarants trimestriels est même passée de 83 900 en 2023 à seulement 40 100 en 2024, soit une baisse de près de 52 % en un an. Les radiations progressent également : 87 527 récupérations d’ICE en 2025, contre 82 275 l’année précédente.
La formalisation ne se limite pas à créer un statut simplifié. Encore faut-il que ce statut soit réellement utilisé, entretenu, et surtout perçu comme avantageux dans la durée, pas seulement comme une case à cocher au moment de répondre à un appel d’offres ou d’ouvrir un compte bancaire.
Le cas indien : rendre le formel plus simple que l’informel
L’Inde compte encore une immense économie informelle. Mais depuis une dizaine d’années, le gouvernement a profondément transformé son fonctionnement, autour de trois piliers.
L’identité numérique. Chaque citoyen possède un numéro unique (Aadhaar), qui facilite l’ouverture d’un compte bancaire, l’accès aux aides publiques et les démarches administratives.
Les paiements numériques. Avec l’application UPI (Unified Payments Interface), un petit vendeur de rue peut accepter un paiement électronique quasiment gratuitement. Selon le rapport BCG/NPCI publié en 2025, UPI traite plus de 20 milliards de transactions par mois et représente 84 % des paiements digitaux de détail en Inde. Sur l’année 2025, le volume cumulé a atteint environ 228 milliards de transactions, contre 172 milliards en 2024, une progression de près de 30 % en un an. Les paiements de particulier à commerçant (P2M) ont bondi de 37 % pour atteindre 67 milliards de transactions sur le seul premier semestre 2025. Le rapport Worldline parle même d’un « effet Kirana », du nom des petites épiceries de quartier indiennes devenues, grâce à UPI, le moteur de cette digitalisation. Plus de 731 millions de QR codes marchands et 11,5 millions de terminaux de paiement ont été déployés à travers le pays.
Une fiscalité simplifiée. La mise en place de la GST (taxe unique sur les biens et services) a favorisé la traçabilité des échanges entre entreprises. Cette réforme a été vivement critiquée à son lancement, notamment pour son impact initial sur la trésorerie des plus petites entreprises, un point de vigilance dont le Maroc devrait tenir compte s’il s’inspire de ce modèle.
L’idée reste simple : si l’essentiel des paiements passe par des canaux électroniques, une partie de l’économie sort naturellement de l’ombre, sans qu’il soit nécessaire de contraindre chaque acteur individuellement.
Le Brésil : la révolution des micro entrepreneurs
Le Brésil était confronté au même problème : des millions de travailleurs indépendants échappaient totalement aux statistiques et à la protection sociale.
En 2009, le pays crée le statut de Microempreendedor Individual (MEI). Le principe : pour une cotisation mensuelle fixe et modique (autour de 66 à 72 réais en 2025, soit environ 130 dirhams), l’inscription se fait en ligne en quelques minutes et donne accès à un numéro fiscal (CNPJ), à une couverture sociale, à des droits à la retraite, à la possibilité d’émettre des factures et d’accéder au crédit bancaire.
Les résultats, quinze ans plus tard, sont impressionnants : le Brésil compte aujourd’hui plus de 15,7 millions de MEI inscrits, un nombre qui a encore progressé de 28,1 % entre janvier et avril 2025 par rapport à la même période de 2024, selon les données du Sebrae. Les MEI représentent à eux seuls plus de 77 % de l’ensemble des nouvelles créations de petites entreprises au Brésil sur cette période.
Le message adressé aux travailleurs est clair : devenir formel apporte davantage d’avantages immédiats que de contraintes. Le régime fiscal simplifié Simples Nacional, qui regroupe plusieurs impôts en un paiement unique, a réduit la charge administrative et facilité l’entrée dans l’économie officielle.
Pourquoi cela fonctionne et pourquoi l’auto-entrepreneur marocain n’a pas encore produit le même effet
Ni l’Inde ni le Brésil n’ont supprimé l’économie informelle. Ils ont réduit son intérêt relatif, en s’appuyant sur quatre principes : simplifier au maximum les démarches, offrir des avantages immédiats et tangibles, digitaliser les paiements, et instaurer progressivement la confiance avant le contrôle.
Le Maroc a repris une partie de cette logique avec l’auto-entrepreneur, la simplification administrative est réelle. Mais deux ingrédients manquent encore :
- L’avantage immédiat et tangible reste faible. Contrairement au MEI brésilien, l’auto-entrepreneur marocain n’a pas transformé la relation entre les petits acteurs économiques et le secteur bancaire. Bank Al-Maghrib elle-même reconnaît, à travers sa Stratégie Nationale d’Inclusion Financière (SNIF, lancée en 2019), que l’accès au crédit bancaire des très petites entreprises (TPE) reste un point faible persistant. Un marocain sur deux est non bancarisé c’est dire le chemin qui reste à faire.
- La digitalisation des paiements reste marginale à l’échelle des petits commerces. Il n’existe pas au Maroc d’équivalent du QR code universel et quasi gratuit qu’offre UPI aux petits vendeurs indiens. Le paiement en espèces demeure la norme absolue dans le commerce de proximité.
Autrement dit : le Maroc a créé une porte d’entrée simplifiée, mais n’a pas encore construit les couloirs qui donnent envie d’y rester.
Ce que pourrait faire le Maroc
Le Royaume possède déjà plusieurs atouts : une identité numérique en développement, la généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO), une forte pénétration du smartphone, un secteur bancaire moderne, et un réseau de paiement électronique en expansion piloté notamment par Bank Al-Maghrib dans le cadre de la SNIF. Mais ces outils restent insuffisamment intégrés entre eux.
- Reprendre en main le statut auto-entrepreneur plutôt que d’en créer un nouveau. Avec un taux de dormance de 83 %, le problème n’est pas l’inscription, déjà simple, mais l’absence de bénéfice perçu après l’inscription. Adosser automatiquement chaque auto-entrepreneur actif à un accès facilité au crédit bancaire, comme le fait le MEI brésilien, changerait la donne.
- Généraliser un paiement électronique réellement gratuit et universel pour les petits commerçants, sur le modèle du QR code UPI, en s’appuyant sur les chantiers déjà engagés par Bank Al-Maghrib.
- Fusionner les petites taxes et cotisations en un seul prélèvement, sur une seule plateforme, pour réduire la charge mentale administrative, la complexité perçue étant, selon plusieurs études marocaines, un frein aussi important que le montant de l’impôt lui-même.
- Accompagner avant de sanctionner, avec une phase pluriannuelle de formation et d’incitation fiscale avant tout durcissement des contrôles, étape que l’Inde n’a pas totalement respectée avec la GST.
- Traiter différemment l’informel rural et l’informel urbain. L’économie informelle des zones montagneuses ou du Sud marocain, souvent liée à l’agriculture de subsistance ou au commerce transfrontalier, ne répond pas aux mêmes leviers que le commerce de rue casablancais.
Une question de confiance plus que de fiscalité
L’économie informelle marocaine n’est pas uniquement un problème de fraude. Elle est souvent le symptôme d’une relation inachevée entre l’État et une partie de ses citoyens.
Fatiha, Youssef et Hassan ne refusent pas l’impôt par principe. Ils redoutent surtout la complexité administrative, les coûts fixes, les contrôles, et l’absence de bénéfices tangibles en retour. L’expérience de l’Inde comme celle du Brésil montre qu’on ne fait pas disparaître l’informel par la seule contrainte. On le réduit en rendant l’économie formelle plus attractive, plus simple et plus utile.
Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc pas seulement d’élargir l’assiette fiscale. Il s’agit de transformer des millions d’acteurs économiques invisibles, les Fatiha, les Youssef, les Hassan de tout le pays, en entrepreneurs pleinement intégrés, capables d’investir, d’emprunter, d’innover et de contribuer durablement à la croissance nationale.d’emprunter, d’innover et de contribuer durablement à la croissance nationale.
