Diaspora
Les MRE, on compte leurs milliards mais jamais leur voix dans les urnes
122 milliards de dirhams. C’est ce que les Marocains du monde ont injecté dans l’économie du MAroc en 2025,Mais quand vient le moment de voter, cette même diaspora de plus de 6 millions de personnes ne dispose toujours d’aucune circonscription, d’aucun bureau de vote à l’étranger, d’aucun élu qui la représente directement à la Chambre des représentants. pouratnt ce droit existe clairemet dans Constitution de 2011. Les moyens de l’exercer, eux, n’ont jamais suivi.

6,1 millions de Marocains vivent hors du Royaume, selon le ministère chargé de la communauté à l’étranger 4,5 millions selon le dernier recensement du Haut-Commissariat au Plan. Un écart qui, à lui seul, résume tout le problème : le Maroc n’arrive même pas à s’entendre sur le nombre de ses propres citoyens à l’étranger. Alors, quand il s’agit de leur donner une voix aux urnes, la mécanique administrative se grippe depuis quarante ans.
À deux mois des législatives du 23 septembre 2026, le débat revient, comme il revient à chaque scrutin depuis 2007. Sur le papier, le droit existe. Dans les faits, il ne s’est jamais concrétisé. Voici pourquoi.
Un précédent vite étouffé : les cinq députés de 1984
L’histoire commence, en réalité, par un précédent qui a plutôt mal fini. En 1984, cinq circonscriptions électorales sont créées à l’étranger Paris, Lyon, Bruxelles, Madrid et Tunis et permettent l’élection de cinq députés MRE à la Chambre des représentants. L’expérience dure huit ans, jusqu’en 1992, avant d’être abandonnée sans être reconduite.
Les raisons invoquées à l’époque : une communication jugée trop difficile entre élus et électeurs dispersés sur des continents entiers, la crainte de voir se fragmenter l’unité politique de la communauté MRE, et des tensions internes trois des cinq députés ayant changé de parti en cours de mandat, ce qui a refroidi le soutien de leurs formations d’origine à l’idée même d’une représentation directe depuis l’étranger. Depuis cette date, et malgré l’ampleur toujours croissante de la diaspora, aucun MRE n’a plus jamais siégé à la Chambre des représentants au nom d’une circonscription à l’étranger.
2002 : la porte se referme
Le nouveau règne s’ouvre pourtant sur des promesses. Dès 1999, le roi Mohammed VI évoque, dans son discours du trône, sa volonté de se pencher sérieusement sur les difficultés de la communauté établie à l’étranger. Mais en 2002, le Premier ministre Abderrahmane Youssoufi tranche dans l’autre sens : par décret, les listes électorales ne sont pas rouvertes aux MRE avant les législatives de cette année-là, les excluant de fait du scrutin. Sa justification, à l’époque : l’expérience de 1984 avait montré des élus coupés de leurs mandants, incapables de représenter des continents entiers.
Un recours déposé par des collectifs de Marocains de France est rejeté par la Cour suprême de Rabat en 2002, pour un vice de forme.
2005-2007 : l’espoir, puis la déception
Le 6 novembre 2005, le roi s’adresse directement à la diaspora et promet, cette fois sans ambiguïté, le droit de vote à toutes les élections marocaines depuis le pays de résidence. L’annonce est accueillie comme un tournant.
Elle ne le sera pas. Le 16 juin 2006, gouvernement et partis politiques publient un communiqué commun qui va, de fait, à contre-courant du discours royal : les MRE pourront voter aux législatives de 2007, mais uniquement en se déplaçant physiquement au Maroc une possibilité qu’ils avaient déjà, à condition d’être inscrits sur les listes électorales. La seule avancée concrète est une réouverture temporaire de ces listes, du 5 avril au 4 mai 2007, pour permettre aux MRE nés à l’étranger de s’inscrire ou de se porter candidats sur place. Près de 70% des MRE consultés à l’époque, majoritairement de jeunes générations, s’étaient pourtant dits prêts à participer.
2011 : la Constitution tranche, la loi organique freine
Le 1er juillet 2011, le référendum constitutionnel organisé, lui, directement dans les pays de résidence consacre l’article 17 de la nouvelle Constitution. Le texte est sans ambiguïté : les Marocains résidant à l’étranger jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris celui d’être électeurs et éligibles.
Mais dans les mois qui suivent, lors de la révision du code électoral, ministère de l’Intérieur et partis politiques n’inscrivent dans la loi qu’une mesure a minima : l’article 69 du code électoral autorise les MRE inscrits sur les listes à voter par procuration, en confiant leur voix à un proche resté au Maroc. Aucune circonscription à l’étranger. Aucun bureau de vote hors des frontières. Le droit constitutionnel existe ; les moyens de l’exercer restent, eux, largement virtuels.
Ce qui bloque, textes et arguments à l’appui
Plusieurs obstacles reviennent, scrutin après scrutin, dans les débats parlementaires et les rapports d’experts :
La logistique. Organiser un vote crédible dans plus de cent pays bureaux de vote, contrôle des listes, sécurisation du scrutin représente un défi organisationnel que ministère de l’Intérieur et partis n’ont, à ce jour, jamais voulu financer à la hauteur du problème.
Le vote par procuration lui-même. Présenté comme la solution, ce mécanisme est unanimement critiqué comme complexe, peu fiable, et surtout contraire au principe du secret et de la liberté du vote l’électeur ne vote pas lui-même, il délègue son bulletin.
L’absence d’obligation pour les partis. Rien n’oblige les formations politiques à intégrer des candidats MRE sur leurs listes. Depuis 2021 seulement, une règle impose aux partis de placer un candidat résidant à l’étranger en tête d’au moins une liste régionale, sous peine de perdre le financement public afférent une avancée modeste, loin d’une représentation garantie.
L’incompatibilité de fonctions. Le système actuel exclut de facto les MRE occupant des responsabilités électives ou gouvernementales dans leur pays de résidence, ce qui écarte une partie des profils les mieux implantés dans les communautés à l’étranger.
Le flou juridique sur les circonscriptions. Fixer un nombre de sièges dédiés aux MRE nécessiterait une modification de la loi organique relative à la Chambre des représentants un chantier que ministère et partis reportent depuis 2011, invoquant tour à tour la complexité technique, l’absence de consensus, ou l’argument budgétaire, pourtant jugé secondaire par plusieurs chercheurs au regard du coût normal d’un processus démocratique.
2021-2026 : les mêmes débats, les mêmes reports
En 2025, la députée Nadia bouzandoufa (PAM) interpelle à nouveau le ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit sur les mesures pratiques prévues pour la participation des MRE aux législatives de 2026. Sa réponse ne change pas de la ligne officielle tenue depuis des années : les MRE disposent des mêmes droits que leurs concitoyens inscription sur les listes générales, vote et candidature à toutes les élections organisées sur le territoire national, avec la possibilité de voter directement dans un bureau au Maroc ou par procuration depuis l’étranger.
Trois lois organiques ont été adoptées début 2026 pour réformer le cadre électoral avant le scrutin du 23 septembre : sur les listes électorales, sur les partis politiques, et sur la Chambre des représentants. Leur apport pour les MRE reste circonscrit à des mesures de modernisation administrative inscription en ligne généralisée, possibilité de s’inscrire dans la commune de naissance d’un parent ou grand-parent, notification par e-mail des décisions des commissions électorales. Aucune de ces réformes ne crée de circonscription à l’étranger ni de bureau de vote hors du territoire national.
Le chercheur Abdelkrim Belguendouz résume le nœud du problème : exiger d’un candidat MRE qu’il se présente dans une circonscription du territoire national revient à ignorer la spécificité même de sa situation.
Ce que font les autres
Le Maroc n’est pas seul face à ce défi : il figure parmi 111 pays qui garantissent, sur le papier, un droit de vote à leurs citoyens de l’étranger. Mais seuls neuf d’entre eux sont allés au bout de la démarche en mettant en place un système électoral et un mécanisme de représentation parlementaire dédiée. La France a introduit le vote par internet pour ses législatives dès 2012 et dispose de circonscriptions réservées aux Français de l’étranger depuis 2012 également. L’Espagne, le Portugal et la Belgique permettent le vote par courrier. L’Estonie et la Suisse sont régulièrement citées en exemple pour leurs dispositifs de vote électronique sécurisé.
Le fond du problème
Ce n’est pas un problème technique. Les solutions existent, sont documentées, et sont mises en œuvre ailleurs depuis des années. C’est un problème de volonté politique et, plus précisément, d’un calcul que peu de responsables formulent ouvertement : créer des sièges dédiés aux MRE reviendrait soit à les ajouter au nombre actuel de 395 députés, avec un coût politique et budgétaire que personne ne veut assumer publiquement, soit à les prélever sur l’enveloppe existante, ce qu’aucun parti n’a intérêt à défendre devant son électorat national.
Vingt ans après le discours de 2005, la promesse reste, pour reprendre les mots mêmes du débat public marocain, en suspens.

