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Société

Logement des jeunes : Le tombeau de la vie au sens littéral

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Casablanca, un samedi matin. Sur le boulevard, les panneaux publicitaires vantent des « résidences standing » et des « appartements témoins » aux façades immaculées. Derrière ces vitrines, une autre réalité s’installe : celle d’une génération de trentenaires qui devra attendre la cinquantaine pour posséder, enfin, les murs qu’elle habite.

Le constat n’a rien d’anecdotique. À Lissasfa, à Tit Mellil, aux abords de Bouskoura des quartiers longtemps qualifiés de populaires le mètre carré franchit désormais la barre des 11 000 dirhams. Un chiffre qui, rapporté au salaire moyen d’un jeune actif, entre 8.000 et 10.000 dirhams pas mois, relève presque de l’abstraction.

L’addition cachée du crédit immobilier

Sur le papier, les taux annoncés par les banques semblent raisonnables . Dans les faits, ils ne racontent qu’une partie de l’histoire. Frais de dossier, assurance décès-invalidité imposée, charges annexes : l’addition finale grimpe, mensualité après mensualité, bien au-delà de ce que laissait espérer la brochure commerciale.

Au bout du compte, nombre d’accédants à la propriété découvrent souvent trop tard qu’ils auront remboursé près du double du prix affiché à l’achat. Vingt ans d’engagement pour un bien qui, sur le papier, devait être un investissement, et qui ressemble de plus en plus à une camisole financière.

Quand la pierre retarde la vie de famille

Le phénomène déborde largement la sphère immobilière. Les statistiques du Haut-Commissariat au Plan le confirment : les Marocains se marient plus tard, et de moins en moins et font de moins en moins d’enfants. Le logement n’explique pas tout, mais il pèse lourd dans la balance démographique et le renouvellement des générations.

Comment fonder un foyer quand l’apport initial engloutit des années d’épargne et que les mensualités rognent l’essentiel du budget du ménage ? Résultat : les mariages sont différés, les naissances aussi. Une mécanique silencieuse qui nourrit, à bas bruit, le vieillissement démographique du pays.

Les aides de l’État, un cadeau empoisonné ?

Le gouvernement met en avant sa subvention de 100 000 dirhams pour les logements sous la barre des 300 000 dirhams. L’intention est louable. Mais sur le terrain, professionnels et acheteurs racontent une tout autre histoire : à peine l’aide annoncée, plusieurs promoteurs auraient ajusté leurs prix à la hausse, les appartements qui étaient affichés à 250.000 dirhams sont passés comme par enchantement à 300.000 dirhams absorbant ainsi l’essentiel du bénéfice censé revenir aux ménages. C’est l’état qui verse indirectement le « NOIR » aux promoteurs

S’ajoute à cela la question sensible de la qualité. Entre l’appartement témoin du bureau de vente et le bien livré, l’écart se creuse parfois de façon flagrante : finitions bâclées, isolation phonique défaillante, équipements au rabais, et des quartiers entiers sans école, sans centre de santé, sans desserte digne de ce nom.

Loin des villes, loin du travail

Faute de pouvoir acheter en centre-ville, de nombreux jeunes ménages se replient vers Had Soualem, Tamesna, et d’autres communes périphériques. Le prix baisse, certes mais le temps de trajet, lui, explose.

Sans réseau de transport public digne de ce nom, la voiture devient une obligation, avec son lot de dépenses supplémentaires : crédit auto, carburant, entretien, péages. Chaque jour, des heures entières s’évaporent dans les embouteillages, au détriment de la vie de famille, des loisirs, du simple fait d’être présent pour ses enfants. On assiste ainsi à l’émergence de cités-dortoirs : des quartiers où l’on rentre le soir pour dormir, sans jamais vraiment y vivre.

Pourtant les solutions ne manquent pas

Sortir de cette impasse suppose des réformes de fond :

  • Maîtriser le foncier, dont le coût pèse lourdement dans le prix final du logement.
  • Sanctionner les malfaçons et renforcer réellement les contrôles de qualité.
  • Élargir l’accès au crédit, avec des taux préférentiels pour les primo-accédants.
  • Investir dans les transports publics pour désenclaver les zones périphériques.
  • Encadrer les aides publiques afin qu’elles profitent aux ménages, et non aux marges des promoteurs.

Un enjeu qui dépasse la brique et le ciment

Le logement n’est plus seulement une affaire de propriété. Il est devenu le baromètre de la capacité d’un pays à offrir un avenir à sa jeunesse. Si rien ne change, le Maroc verra grandir une génération endettée avant même d’avoir fondé une famille une génération qui épargne pour rembourser, plutôt que pour construire.

Car derrière chaque dossier de crédit, chaque appartement témoin, chaque quartier sans école ni transport, se joue une question bien plus vaste que celle de l’immobilier : celle du droit, pour des milliers de jeunes Marocains, à une vie de famille digne et pas seulement à quatre murs.