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Économie

Pourquoi le dirham reste arrimé à l’euro et au dollar, et qui décide de le libérer ?

Le dirham ne fait presque jamais la une de l’actualité. Pourtant, il influence le prix des carburants, des produits importés, des vacances à l’étranger, des études des étudiants marocains hors du Royaume et, plus largement, le pouvoir d’achat de chaque citoyen. Une question revient régulièrement : pourquoi le Maroc refuse-t-il toujours de laisser sa monnaie flotter librement comme le dollar ou l’euro ? Et surtout, qui prend réellement cette décision ?

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Abdellatif Jouahri

Contrairement à une idée largement répandue, la valeur du dirham n’est pas laissée aux seuls marchés. Le Maroc applique un régime de change intermédiaire dit hybride dans lequel le dirham est adossé à un panier de devises composé de 60 % d’euro et 40 % de dollar américain. Ce choix reflète la structure des échanges du Royaume : l’Union européenne est de loin son premier partenaire commercial, tandis que le dollar reste la monnaie de référence pour les importations de pétrole, de gaz, de nombreuses matières premières et une grande partie du commerce mondial.

La politique de change est conduite par Bank Al-Maghrib, la banque centrale du Royaume. Son Wali, Abdellatif Jouahri, occupe cette fonction depuis 2003, ce qui fait de lui l’un des gouverneurs de banque centrale les plus anciens en exercice au monde. Sous son autorité, Bank Al-Maghrib pilote la politique monétaire et joue un rôle central dans l’évolution du régime de change, en coordination avec le gouvernement et dans le cadre fixé par la loi. Cette continuité est souvent présentée comme un facteur de stabilité, même si certains observateurs s’interrogent sur l’opportunité d’un renouvellement après plus de deux décennies à la tête de l’institution.

Pourquoi ne pas laisser le dirham flotter librement ?

La réponse tient en un mot : la stabilité. Une monnaie totalement flottante peut connaître de fortes variations sous l’effet des crises internationales, des mouvements de capitaux ou de la spéculation. Pour un pays comme le Maroc, qui importe la quasi-totalité de ses besoins en hydrocarbures, une partie de ses céréales, de nombreux médicaments, équipements industriels et produits de consommation, une chute brutale du dirham aurait des conséquences immédiates sur les prix.

Cette prudence s’appuie également sur un indicateur essentiel : les réserves de change. Début juillet 2026, les avoirs officiels de réserve atteignaient 498,2 milliards de dirhams, en hausse d’environ 23 % sur un an. Ce niveau constitue un véritable matelas de sécurité. Il permet au Maroc de financer plusieurs mois d’importations, de rassurer les investisseurs et de faire face à d’éventuelles turbulences sur les marchés internationaux.

Que se passerait-il si le dirham devenait plus fort ?

À première vue, tout le monde y gagnerait. Les carburants, les voitures, les ordinateurs, les smartphones, les médicaments et la plupart des produits importés coûteraient moins cher. Les Marocains voyageant à l’étranger ou envoyant leurs enfants étudier hors du Royaume verraient également leurs dépenses diminuer.

Mais un dirham trop fort aurait un revers. Les exportations marocaines deviendraient plus chères pour les acheteurs étrangers. Les tomates, les agrumes, les pièces automobiles, le textile ou les composants aéronautiques perdraient une partie de leur compétitivité face à leurs concurrents. Les entreprises exportatrices pourraient vendre moins, investir moins et créer moins d’emplois.

Et si le dirham s’effondrait ?

Le phénomène serait exactement inverse. Les produits marocains deviendraient moins chers sur les marchés internationaux, ce qui favoriserait les exportations.

En revanche, les ménages paieraient rapidement la facture. Les importations de pétrole, de gaz, de blé, de médicaments, de matériel électronique ou de biens industriels coûteraient beaucoup plus cher. Cette hausse se répercuterait sur les prix à la consommation, alimenterait l’inflation et réduirait le pouvoir d’achat.

C’est précisément pour éviter ces deux extrêmes que Bank Al-Maghrib privilégie une évolution progressive du régime de change plutôt qu’une libéralisation brutale.

Le Maroc finira-t-il par libérer totalement son dirham ? Les autorités monétaires répondent oui… mais pas dans n’importe quelles conditions. Une telle réforme suppose une inflation maîtrisée, des finances publiques solides, un secteur bancaire résilient et des réserves de change suffisamment importantes pour absorber d’éventuels chocs extérieurs.

En définitive, le débat ne porte pas sur la question de savoir si le dirham sera un jour totalement libéré, mais sur le moment où l’économie marocaine sera suffisamment robuste pour franchir cette étape. Depuis plus de vingt ans, Bank Al-Maghrib a fait le choix de la prudence. À l’heure où les tensions géopolitiques, les guerres commerciales et les crises énergétiques se multiplient, cette stratégie continue d’être considérée comme l’un des principaux remparts de la stabilité économique du Royaume.